Il vaut toujours la peine de lire Charles Taylor. Personnellement, j’admire beaucoup son travail, même si la dernière fois que j’ai été en accord avec lui, c’était en 1977 si je me souviens bien. En fait, j’admire sa capacité à entreprendre des projets philosophiques de grande ampleur et à se frotter à d’immenses questions comme « Comment comprendre le moi moderne? », « Comment penser la politique de la différence? », etc.
Dans son plus récent ouvrage, The Secular Age, il se propose de répondre à des questions bien simples comme : Qu’est-ce que la « sécularisation »? Qu’est-ce que cela signifie? Que veut-on dire lorsque nous affirmons vivre dans des sociétés « sécularisées» ou laïcisées?
Je ne me suis attaqué qu’à une partie de la brique de près de 900 pages, mais Taylor propose une distinction intéressante entre trois façons de comprendre la « sécularisation » :
1) La sécularisation renvoie à l’exclusion de la religion du politique. Les croyances, pratiques et institutions religieuses sont reléguées à la sphère privée, tenues à l’écart des institutions politiques. La politique sans Dieu, rien de moins.
2) La sécularisation renvoie à un déclin progressif (et irréversible) des croyances et pratiques religieuses.
Si on a amplement discuté ces deux premières façons de voir les choses, selon Taylor, on a moins discuté une troisième façon de comprendre la sécularisation :
3) La sécularisation renvoie au passage d’une société où croire est une obligation à une société où croire devient une option parmi d’autres.
On le comprend, Taylor ne tient pas à rejeter radicalement les deux premières options, mais il demeure insatisfait de celles-ci, et ce, pour deux raisons. Premièrement, elles présupposent une interprétation assez classique, du type « Darwin a réfuté Dieu », de la modernité voulant que celle-ci conduise directement à la « réfutation » du religieux, donc à son effondrement. En ce sens, la modernité aurait échoué. Mais ce qu’il faut comprendre et raconter, ce n’est pas l’effondrement inévitable de la foi, mais sa mutation au rang de simple option parmi d’autres. Cela modifie considérablement les conditions mêmes de l’expérience spirituelle. Deuxièmement, Taylor croit que ces deux interprétations ne permettent pas d’expliquer adéquatement la perte de foi en Dieu de plusieurs.
Selon Taylor, ce qui est frappant dans la modernité, ce n’est pas nécessairement (1) ou (2), mais plutôt ce passage, en quelques siècles, d’une société où une vie sans croire était tout simplement une impossibilité à une société dans laquelle une telle vie est une option. C’est ce qu’il se propose de raconter, philosophiquement, dans cet ouvrage.
Certains diront que nous pouvons nous passer de la troisième option. Il s’agirait non pas d’inventer une troisième interprétation de « l’ère de la sécularisation », mais de repenser les deux premières. On lui reprochera ainsi de rejeter trop rapidement la première option, évitant ainsi de l’approfondir et de chercher à déterminer le véritable sens de l’idéal du politique sans Dieu. D’autres, plus radicaux, reprocheront à Taylor son grand étonnement à l’égard de la possibilité de ne pas croire en Dieu. Ne serait-ce pas l’inverse qui devrait nous étonner, c’est-à-dire la possibilité de croire encore en Dieu? Comment cela se fait-il que la foi en Dieu soit encore si répandue? (pour un survol des critiques allant en ce sens, allez lire la critique d’Antoine Robitaille)
Si vous cherchez des réponses à ces questions, il est à noter qu’un blogue (The Immanent Frame) sur la religion dans l’espace public vient tout juste d’être créé et le tout débute avec une discussion de The Secular Age. Taylor se transforme d’ailleurs en blogueur pour l’occasion. Vous pouvez donc le lire, ce qui est toujours intéressant en soi, sur The Immanent Frame.